L’AMOUR EN PLUS, histoire de l’amour
maternel du XVIIe au XXe siècle. Elisabeth BADINTER
Première partie : L’AMOUR ABSENT.
Chp I LE LONG REGNE DE L’AUTORITE PATERNELLE ET MARITALE. (photocopies).
Chp II LE STATUT DE L’ENFANT AVANT 1760.
. Famille du Moyen-Age / Famille du XVIIe / Famille du XVIIe, Enfant-Roi, famille fondée sur l’amour maternel, publication de l’Emile de Rousseau en 1762. Cf. Philippe ARIES L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime
. Au XVIIe, l’enfant fait peur : symbole de la force du mal, être imparfait accablé par le péché originel, signe de notre corruption, enfance-vice contre laquelle il faut lutter. Conséquence : éducation répressive, allant contre les désirs de l’enfant, avec violence et froideur, sans complaisance, car le but de l’éducation est de sauver l’âme du péché, par le châtiment du corps. « L’enfance est la vie d’une bête. » Bossuet. / Saint-Augustin.
. Pour Descartes, les pensées de l’enfant sont suscitées par le corps, dénuées de jugement et de critique. C’est pourquoi il faut se délivrer, par la volonté et le doute méthodique ou philosophique, de ses fausses opinions, mauvaises habitudes entretenues par l’illusion et la confiance. «Et ainsi encore je pensai que, pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils auraient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle. »
. Pour le peuple, l’enfant-gêne : de l’infanticide à l’abandon, ou à l’indifférence, diverses possibilités s’offrent à ceux qui ne peuvent pas, ou ne veulent pas assumer ce fardeau ( /économie ; / égoïsme).
Premier signe : refus maternel de l’allaiter, donc nécessité d’une nourrice mercenaire (ouverture du premier bureau de nourrices à Paris au XIIIe ; familles aristocratiques ; habitude généralisée au XVIIIe, pratique populaire : à Paris, en 1780, sur 21 000 naissances, moins de 1 000 sont nourris par leur mère, et 1 000 par une nourrice à domicile ; enfants morts en nourrice ; plus l’origine sociale est modeste, plus l’enfant est éloigné de ses parents ; opposition ville-campagne, 80% des Français du XVIIIe sont paysans, mais les paysannes les plus pauvres abandonnent leurs enfants pour nourrir ceux des villes). « Le style de vie et les difficultés de la ville engendraient-ils une déviation du sentiment maternel ? » « Pour les ménages les plus pauvres de la société, l’enfant est bien une menace pour la propre survie des parents. Ils n’ont d’autre choix que de s’en débarrasser. »
Mais, lorsque leur situation économique le leur permettait, pourquoi certaines mères ne s’occupaient-elles pas elles-mêmes de leur bébé (petite bourgeoisie, commerçants) ? « Le choix des femmes était déterminé par l’influence de l’idéologie dominante. L’autorité du père et de l’époux domine la cellule familiale. Fondement économique et chef moral de la famille, il en est aussi le centre : tout doit tourner autour de lui ».
. Au XVIIIe, persistance du mépris pour l’enfant : un jouet, une poupée, un « jeu ». En 1722, on peut lire dans un Traité de l’éducation des enfants : « Vous traitez vos enfants comme eux-mêmes traitent leur poupée. Vous vous amusez d’eux tant qu’ils sont drôles, naïfs et disent des petits choses amusantes. Mais dès qu’ils prennent de l’âge et du sérieux, ils ne vous intéressent plus. Vous les abandonnez comme on jette des poupées ». (Crousaz). Considérés comme des machines, des automates, sans vie et sans âme, ils doivent obéir mécaniquement à leurs parents. Bien éduqués, ils peuvent être remodelés, être ce qu’on en fait. L’enfant est méprisé, insignifiant, inutile.
Chp III L’INDIFFERENCE MATERNELLE.
. « Comment se serait-on intéressé à un petit être qui avait tant de chances de mourir avant un an ? … Mieux valait ne pas s’attacher pour ne pas souffrir par la suite ». Est-ce la bonne interprétation ? Certes, celle-ci permet de ne pas juger ces mères, et surtout de conforter l’image de l’Amour maternel comme attitude universelle.
Les marques d’indifférence :
1. Insensibilité à la mort d’un enfant, absence apparente de chagrin.
2. Amour sélectif, inégalité de traitement entre les enfants selon leur sexe et leur place.
« Comment l’amour, s’il était naturel et donc spontané, porterait-il davantage sur un enfant plutôt qu’un autre ? Pourquoi, si les affinités sont électives, aimerions-nous davantage le garçon que la fille, l’aîné plutôt que le cadet ? N’est-ce pas avouer que l’on aime l’enfant d’abord pour ce qu’il nous rapporte socialement et parce qu’il flatte notre narcissisme ? » Fille coûte une dot / Aîné héritier exclusif du patrimoine et du titre (si nobles). A la campagne, l’aîné peut manger de la viande s’il y en a, les cadets rarement, les filles jamais. Elever les cadets plus durement, pour les préparer à leur sort. Aîné plus obéissant, car il risque d’être déshérité au profit de son cadet. Cadets : militaire, domestique, ecclésiastique
3. refus de l’allaitement ( /survie, faiblesse, esthétique, bienséance, dégoût, sexualité …).
. L’émancipation des femmes : Les tâches maternelles sont considérées comme normales, ou encore vulgaires, et il n’y avait aucune gloire à être mère. Entre la courtisane et la femme de bien (épouse, mère), libérées des soucis matériels, les femmes aristocrates pratiquent l’art de vivre sans enfant. Certaines se distinguent lors de la Fronde et se passionnent pour la politique. A la ville, lieu du savoir, des rencontres et de la culture, les femmes aisées cherchent à accéder au pouvoir en partageant le savoir, jadis réservé aux hommes (salons parisiens). Les Précieuses, ayant compris que leur corps était le point d’ancrage de leur esclavage, sont hostiles au mariage et à la maternité, mais non à l’amour, et se font convoiter sans se laisser posséder. Comment être libre et souveraine, le contraire de la condition de la femme épouse et mère ? « Mari, belle-famille et enfants sont impitoyablement relégués au rang des malheurs de la femme ». Mais aucun homme n’accepta l’égalité des sexes, même en matière de savoir, et l’enseignement réservé aux femmes (travaux d’aiguille et cours de religion) est médiocre, et bon nombre de bourgeoises sont encore illettrées. Fénelon écrit, dans De l’éducation des filles : « Une fille ne doit parler que pour de vrais besoins, avec un air de doute et de déférence : elle ne doit pas même parler des choses qui sont au-dessus de la portée commune des filles, quoiqu’elle en soit instruite… », « Retenez leurs esprits le plus que vous pourrez dans les normes communes et apprenez-leur qu’il doit y avoir pour leur sexe une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qui inspire l’horreur du vice ». A partir de 1660, les femmes abandonnent la préciosité pour s’intéresser à la philosophie, l’astronomie, la physique. Peu nombreuses, leur exemple est cependant imité par les femmes de province.
Le siècle des Lumières encourage ce mouvement (Voltaire, d’Alembert, Condorcet) et les femmes des classes les plus favorisées accèdent à l ‘autonomie intellectuelle, bien que 80% des femmes restent illettrées. Mais « le savoir n’est qu’une consolation pour les femmes, un plaisir solitaire qui ne peut satisfaire la volonté de puissance ».
Philosophes, mondaines, ou jouisseuses, indifférentes au destin de leurs enfants.
. Les trois actes de l’abandon :
1. la mise en nourrice : dès la naissance, épreuve du voyage, misère des nourrices qui travaillent aux champs, maladies, mauvaise alimentation, narcotiques, hygiène minimale, emmaillotement. Quatre ans, durée moyenne du séjour chez la nourrice : abandon ou désintéressement, rares visites, lettres/argent.
2. gouvernante et précepteur : indifférence mère-fille, qui vit avec la gouvernante. Dureté des parents pour le fils, confié à un précepteur.
3. départ en pension : vers huit, dix ans, écoles, collèges avec internats. « A la fin du XVIIIe siècle, Louis-le-Grand comptera 85% d’internes, ce qui fait dire à Philippe Ariès qu’on « reconnaissait la valeur morale et pédagogique de la réclusion » ». / Couvents pour les filles, parfois dès six ans. Les marier, ou prendre le voile.
. La mortalité infantile : sensiblement supérieure à 25% ( XVII et XVIIIe ). Plus grandes chances de survie des enfants allaités par leur mère, du simple au double.
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