Les distorsions entre le mythe et la réalité.

Chp  III    LES  DISTORSIONS  ENTRE  LE  MYTHE  ET  LA  REALITE.

 

 

 

Dans les années 1960, les féministes américaines remettent en cause « les fondements et les implications de la conception féminine de la féminité ». Peut-on détruire le « mythe freudien de la femme normale, passive et masochiste … de la mère naturellement dévouée, faite pour le sacrifice » ?

 

. Une autre nature féminine ?

 

« Freud avait décrit l’homme actif, conquérant, en prise avec le monde extérieur. La femme restait passive, masochiste, dispensatrice de l’amour au foyer et capable de seconder son mari avec dévouement. Kate Millett (La Politique du mâle) fut de celles qui élaborèrent la critique la plus détaillée des théories freudiennes. Passant au crible les différentes notions de la psychologie féminine, elle sut montrer les failles de raisonnement du père de la psychanalyse : négligence de l’hypothèse sociale, postulats théoriques confondus indûment avec des vérités démontrées.

 

Nous avons vu que l’envie du pénis constitue la base de l’interprétation freudienne de la personnalité féminine ; c’est une des idées clés qui méritent un examen critique. Selon Freud, lorsque la petite fille compare son sexe à celui du garçon, c’est pour elle une expérience tragique qui la marquera toute sa vie. K. Millett remarque qu’une telle affirmation est loin d’être démontrée et, à supposer même qu’elle fût vraie, il importerait de se demander pourquoi il en est ainsi. Si la virilité est, en elle-même, un phénomène supérieur, il devrait être possible de le prouver. Sinon, la femme la juge faussement et déduit à tort qu’elle est inférieure. Auquel cas il conviendrait de savoir quelles sont les forces qui l’ont amenée à se considérer comme un être inférieur. K. Millett pense à juste titre que la réponse est à chercher du côté de la société patriarcale et de la situation qu’elle réserve aux femmes. « Mais Freud négligea cette voie et opta au contraire pour une étiologie de l’expérience enfantine fondée sur la réalité biologique des différences anatomiques entre les sexes . »

 

Freud suppose également que la petite fille compare à son désavantage ce sexe visible qu’est le pénis d’un petit garçon et que du même coup elle en éprouve de la jalousie. Pourquoi, se demande K. Millett, ce qui est plus gros serait-il considéré comme meilleur ? Pourquoi la petite fille ne considérerait-elle pas son corps comme la norme et le pénis comme une excroissance inesthétique ? Enfin, sur quoi se fonde Freud pour affirmer que le pénis paraîtrait à la petite fille mieux adapté à la masturbation que son propre clitoris ? Autant de questions auxquelles Freud n’a jamais répondu, n’ayant fourni aucune preuve objective pour étayer sa notion d’envie du pénis ou de complexe de castration féminine. Comment alors ne pas conclue au subjectivisme de Freud, à un « préjugé de suprématie masculine assez net », qualifié de « phallocentrique » par Ernest Jones ? Comment, enfin, ne pas être frappé de la légèreté avec laquelle Freud déduit de la découverte de la castration (qu’il juge être une expérience féminine universelle) toutes les étapes ultérieures de la psychologie et de la sexualité féminines ? N’est-ce pas en raison de cette envie de pénis refoulée, mais jamais anéantie, que la femme trouvera sa pleine réalisation dans la maternité ? N’est-ce pas en raison de cette déficience organique qu’elle sera pour toujours dépendante, envieuse, pudique, moins créatrice, moins sociale et moins morale que l’homme ?

 

Selon que l’envie du pénis sera sublimée ou non dans la maternité, la femme sera saine ou malade. En conséquence, toutes celles qui font preuve de virilité, d’indépendance ou d’activité sont des déments. Celles qui préfèrent faire carrière au lieu de procréer et celles –généralement les mêmes- qui ne renoncent pas à leur clitoris sont autant d’ « immatures », de « régressives », et de « personnalités incomplètes ».

 

S’agissant des trois caractéristiques essentielles de la personnalité féminine (passivité, masochisme et narcissisme), Freud écarta avec la même légèreté l’hypothèse culturelle et sociale. Les trois caractéristiques énoncées non seulement lui apparaissent constitutionnelles, mais représentent aussi la norme du bon développement féminin. Peu importait, semble-t-il, que l’éducation et tous les facteurs de socialisation aient incité les femmes à prendre de telles attitudes. Une fois encore, l’acquis était déclaré inné, et Freud reproduisait l’erreur méthodologique commise par Rousseau dans l’Emile. L’un et l’autre pensaient décrire la nature féminine et ne faisaient, en réalité, que reproduire la femme qu’ils avaient sous les yeux. La sentimentale du XVIIIe siècle ou la castrée du XIXe siècle faisaient figures d’éternel féminin.

 

Dans la seconde parie du XXe siècle, des femmes apportèrent un démenti éclatant à ces définitions de la « nature » féminine. Elles prouvèrent par leurs actions qu’elles n’étaient pas constitutionnellement « passives » ou « masochistes », ni essentiellement « vaginales ». En effet, depuis que les femmes ont entrouvert les portes de leur maison et qu’elles ont envahi les universités, le barreau, l’hôpital ou les syndicats, elles ont montré que l’activisme, l’indépendance et l’ambition n’étaient pas l’apanage des hommes. Et qui peut sérieusement prétendre que ces femmes, chefs d’Etat ou de partis, chirurgiennes, polytechniciennes, magistrates, ou chefs d’entreprises ne sont que des homosexuelles refoulées ? Force nous est de constater que plus les femmes sont intellectuellement développées, et plus elles s’assignent des buts traditionnellement qualifiés de masculins. On aura beau jeu de nous répondre que ce ne sont là que des « revendicatrices », dont « la nature » a été déformée dans leur enfance par une malheureuse évolution psychologique, ou un arrêt pathologique au stade pré-oedipien. Ces explications ne peuvent nous suffire.

 

Que vaut un concept de nature qui change au gré de la culture et de l’éducation ? Que restera-t-il de cet « éternel féminin » freudien, lorsque demain toutes les femmes auront accès, à l’égal des hommes, au savoir et au pouvoir ? La gent féminine sera-t-elle déclarée invertie dans sa totalité ? Ou continuerons-nous à proclamer que les femmes sont moins justes, moins sociables, moins créatrices que leurs compères masculins.

 

Il en est de même du masochisme qui devait, en principe, ponctuer chaque étape de la vie sexualité féminine : les règles, la défloration, l’accouchement. Pour les règles et l’accouchement, on sait que la douleur qui les accompagne n’est pas inexorable. Si les femmes refusent massivement de souffrir aujourd’hui, n’est-ce pas la preuve qu’elles y répugnent autant que l’autre moitié de l’humanité ? A tout le moins, dira-t-on, leur « goût érogène pour la douleur » subsiste-t-il dans leur activité sexuelle. N’y aurait-il pas une « O » qui sommeille en toute femme ? Et le fantasme de viol n’est-il pas spécifiquement féminin ? Mais comment savoir si ce désir n’est pas en réalité partagé par les hommes et les femmes ? Comment mesurer le poids de traditions et d’images millénaires sur le psychisme humain ? Ce n’est sûrement pas un hasard si, dans le même temps où les femmes ont pris la parole, elles ont crié bien fort qu’elles haïssaient le viol et demandaient réparation pour un tel outrage. Féministes enragées ou « viriles refoulées », celles qui ne supportent plus de souffrir et de faire semblant d’aimer cela ne cessent de grandir en nombre.

 

Quant à celles, nombreuses, qui ont vu leur vie sexuelle gâchée par un amant trop brutal ou un mari violeur, leur frigidité est-elle à mettre au compte de leur manque de masochisme ? Ou plus simplement ne sont-elles pas ainsi parce que viol et brutalité ne conviennent pas plus aux femmes qu’aux hommes ? Enfin, que penser des femmes qui se sont crues frigides parce qu’on leur a répété pendant des siècles qu’il n’y a d’orgasme que vaginal, et que, hors du vagin, point de salut pour les femmes ? Pendant ce temps, elles se sont tues, honteuses de se sentir anormales, pensant qu’elles étaient seules victimes d’une malédiction inavouable. A lire ici ou là que le « vaginisme » est l’expression la plus dramatique de la frigidité féminine, à écouter le docteur Friedmann déclarer «  qu’il est l’expression de leur agressivité et de leur vengeance contre l’esclavage quotidien », comment ne se seraient-elles pas considérées comme malades et tordues ?



 

Les premières grandes enquêtes sur la sexualité féminine révélèrent l’étendue du « mal », au point qu’on en vint à suggérer que l’orgasme vaginal n’existe pas. Le rapport Kinsey de 1953, qui se fonde sur un enquête menée auprès de six mille femmes, concluait que « seul existe l’orgasme clitoridien, car l’orgasme est provoqué par le clitoris ». Dans les années 1966-1970, Masters et Johnson réaffirmèrent qu’il n’y a qu’une sorte d’orgasme féminin et non deux ; que les orgasmes, au cours du coït, sont provoqués par une stimulation indirecte du clitoris et non par une stimulation du vagin. Cependant, les statistiques avancées par les sexologues ne modifièrent guère l’opinion des psychanalystes. Ils continuèrent d’affirmer le primat de la vaginalité, comme P. David qui « dénonce l’idée fausse ( ?) d’une supériorité de l’orgasme clitoridien au détriment de la jouissance vaginale. C’est aller démagogiquement dans le sens de la névrose… ». Pourtant, devant ce refus massif des femmes d’abandonner le clitoris au profit du vagin, et même de les distinguer, on ne peut s’empêcher de rêver un instant à ce que Freud, Marie Bonaparte ou H. Deutsch auraient répondu. Auraient-ils baissé les bras devant cette armée de « viriles », de « régressives », d’ »impuissantes » ? Seraient-ils partis en guerre contre une société qui produit des femmes aussi inadéquates ? Ou bien comme Balint, blâmeraient-ils « les maris trop polis qui ne sont pas en mesure de prendre leur femme de force », pensant que seul le viol peut satisfaire leurs désirs secrets ?

 

De nombreux psychanalystes continuent de penser que la frigidité féminine pendant le coït est le résultat d’une lutte inconsciente contre leurs désirs masochistes, et que le viol reste le « rêve primitif » de toute femme. Ils semblent faire peu de cas –quand ils ne les ignorent pas avec dédain- des enquêtes fournies par la sexologie. Comme s’il valait mieux mépriser les données de l’expérience plutôt que d’avoir à remanier concepts et théories. La psychanalyse, herméneutique de l’inconscient, a certes des circonstances atténuantes. Habituée à interpréter les refus de la conscience comme des désirs inconscients, elle conclut aisément que lorsqu’une femme affirme n’être pas plus masochiste qu’un homme, ou ne pas pouvoir jouir vaginalement, ce ne sont là que les expressions inversées de désirs refoulés. Forts de ces assurances, comment les psychanalystes accepteront-ils jamais de prendre les propos et les revendications féminines au sérieux ? Il semble cependant que quelques psychanalystes ne soient pas insensibles aux discours des féministes. Même si certains, comme Juliet Mitchell, s’acharnent à démontrer qu’aucune d’entre elles n’a bien lu Freud, d’autres tendent l’oreille, insistent sur la persistance de la bisexualité originaire et sur l’idée que Passivité et Activité ne sont pas respectivement le propre de la femme et de l’homme. Mais si l’on met en sourdine le thème du masochisme « caractéristique condition féminine », il reste quelques « vérités premières » sur lesquelles nul ne songe à revenir. Parmi elles, l’envie du pénis, loi universelle de la nature féminine, si l’on en croit Maria Torok : « Dans toutes les analyses de femmes survient nécessairement une période au cours de laquelle une convoitise envieuse à l’endroit du membre viril et de ses équivalents symboliques fait son apparition … Le désir exacerbé de posséder ce dont la femme se croit privée par le destin –ou par la mère- exprime une insatisfaction fondamentale que d’aucuns attribuent à la condition féminine … Or il est remarquable que de l’homme et de la femme, c’est elle seule qui ramène cet état de manque à « la nature » même de son sexe : « c’est parce que je suis une femme. » ».

 

 

 

. La fin du dévouement absolu ? :  « elles veulent partager avec leur compagnon l’amour de l’enfant et le sacrifice de soi. Comme si ces deux attributs n’appartenaient pas forcément au sexe féminin ». La dualité des rôles maternel (maison, intérieur) et féminin (extérieur) sont-ils complémentaires, ou conflictuels, et alors faut-il interdire à la femme toute activité professionnelle ? Pourquoi certaines femmes choisissent-elles néanmoins de travailler ? « A leurs yeux, le travail n’est plus assimilable au « tripalium » de jadis, mais il représente un moyen de réalisation, sinon d’épanouissement de la personnalité ».

 

Mais plusieurs problèmes se posent à la femme-mère qui travaille : - faire garder ses enfants ( nourrices, crèches…), les gouvernements vont-ils « investir dans la petite enfance » ? ; - faire le « bon choix » pour l’enfant / allaitement maternel et congé maternité, reprise du travail.

 

« Etrange phénomène que cette nouvelle mode de l’allaitement au sein, au moment même où la mortalité infantile est la plus basse et où jamais il n’y eut de meilleurs substituts du lait maternel ! » Allaiter (de six semaines à cinq mois), par plaisir ? pour obéir à une mode ? pour ne pas culpabiliser de n’être pas une « bonne mère » ?

 

 

 

« Deux cents ans d’idéologie maternelle et le développement du processus de « responsabilisation » de la mère ont radicalement modifié les attitudes. Et même si elles travaillent, les femmes du XXe siècle demeurent infiniment plus proches et plus préoccupées de leurs enfants que jadis. Mais une fois encore, nous avons la preuve que la maternité n’est pas toujours la préoccupation première et instinctive de la femme ; qu’il ne va pas de soi que l’intérêt de l’enfant passe avant celui de la mère ; que lorsque les femmes sont libérées des contraintes économiques, mais qu’elles ont des ambitions personnelles, elles ne choisissent pas toujours –et de loin- de les abandonner, même quelques années pour le bien de l’enfant. Il apparaît donc qu’il n’y a pas de comportement maternel suffisamment unifié pour que l’on puisse parler d’instinct ou d’attitude maternelle « en soi ». Les femmes qui refusent de sacrifier ambitions et désirs pour le mieux-être de l’enfant sont trop nombreuses pour être rangées dans les exceptions pathologiques qui confirmeraient la règle. Ces femmes qui se réalisent mieux à l’extérieur qu’à l’intérieur de chez elles sont très souvent celles qui ont bénéficié d’une instruction supérieure et qui peuvent espérer le plus de satisfactions de leur métier. Il serait facile d’ironiser que les plus cultivées sont les plus « dénaturées ». Cela ne résoudrait rien. L’éducation des femmes est irréversible et, si l’on devait faire le portrait anticipé des femmes futures, nul doute que nous les imaginerions plus dénaturées encore, détentrices du savoir et du pouvoir à l’égal de leurs compagnons ».

 

+ Problème de l’insatisfaction , générée par la double journée de travail, inégalement partagée avec le conjoint / travail domestique et parental, au détriment du temps de loisir, et de sommeil. Conséquences : énervement, fatigue…

 


 

 

. Distances envers la maternité : aujourd’hui, certaines femmes expriment sans culpabilité que, pour elles, la maternité signifie désenchantement, épuisement, renoncement. « On est grignoté, bouffé, sucé, pompé, mangé, vidé, détruit, dévoré… », si elles avaient su avant, on ne les y reprendra plus…

 

« A côté de celles qui se contentent d’évoquer l’échec de leur expérience maternelle, d’autres féministes ont entrepris de ruiner le mythe de la maternité naturelle. Pour ce faire, elles ont remis en cause le concept d’instinct maternel … Qu’est-ce qu’un instinct qui se manifeste chez certaines femmes et pas chez d’autres ? … Au lieu d’instinct, ne vaudrait pas mieux parler d’une fabuleuse pression sociale pour que la femme ne puisse s’accomplir que dans la maternité ? Comme le dit fort bien B. Marbeau-Cleirens : « la femme pouvant être mère, on a déduit non seulement qu’elle devait être mère, mais aussi qu’elle ne devait être que mère et ne pouvait trouver le bonheur que dans la maternité ». ».

 

Ne faut-il pas exiger la « dissociation de la procréation et de la prise en charge exclusive des enfants par les femmes, seule condition de l’existence d’un choix dans la maternité ». (Les femmes s’entêtent, Maternité-esclave). Ces femmes « exigent, pour procréer, qu’on partage avec elles toutes les charges du maternage et de l’éducation », « ne circonscrivent plus la féminité dans la maternité, et pensent qu’il est tout à fait possible d’être une femme accomplie sans enfant ».

 

 

 

. Vers le père-mère : « révolution de la mentalité masculine » : pères divorcés qui demandent la garde de leurs enfants ; pères qui suivent la grossesse de leur femme, assistent à l’accouchement, participent aux tâches du maternage, câlinent leurs enfants. Soins, amour, sacrifices, partagés ? « Sous la pression des femmes, le nouveau père materne à l’égal et à l’image de la mère ». « il semble bien que se fasse jour un nouveau concept, « l’amour paternel », qui ressemble à s’y tromper à l’amour de la mère ».

 

 

 

LE  PARADIS  PERDU  OU  RETROUVE ?

 

 

 

Instinct maternel = mythe : « aucune conduite universelle et nécessaire de la mère ».

 

Conclusion : « l’amour maternel n’est qu’un sentiment et comme tel, essentiellement contingent. Ce sentiment peut exister ou ne pas exister ; être et disparaître. Se révéler fort ou fragile … L’amour maternel ne va pas de soi. Il est « en plus ». ».

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