Les négateurs des chambres à gaz, par Jean-Pierre RIOUX

                                              LES NEGATEURS DES CHAMBRES A GAZ

 


Article paru dans « Le Monde » en novembre 1988, écrit par l’historien Jean-Pierre RIOUX.

 

 

Bévue ou provocation. Quoi qu’il en soit, le « point de détail » de M. Le Pen ayant à ce jour mis les chambres à gaz des nazis au cœur du débat politique, ceux qui nient leur existence peuvent se féliciter. Ainsi relayé par l’extrême droite, le délire qu’ils instillent depuis près de dix ans avec un acharnement monomaniaque – par l’ouvrage pseudo-scientifique, la brochure vengeresse, le tract pour enfants des écoles enjolivé par Konk, le siège des journaux et l’incident public délibéré – pourrait toucher enfin au havre d’une prise de conscience par les masses du « mensonge d’Auschwitz ». En quelques phrases, le président du front national leur a offert la divine surprise.

 

Sommes-nous déjà au point de non-retour ? Un fruit idéologique douteux mûrit-il après cette greffe, apparemment réussie, de la négation sur un « national-populisme » dont Michel Winock disait ici (Le Monde du 12 juin) combien il était sensible à tous les ressorts de l’exclusion ? Des chambres à gaz évacuées d’une histoire si confuse qu’il faut la raboter à la norme d’une vision de l’histoire, voilà un bon cheval de bataille pour ceux qui croient, avec Barrès, que « l’imagination populaire simplifie les conditions du monde réel ». Chaque citoyen devra dire, de toute son intelligence, quel sort il réserve au premier héraut politique du doute. Et le rappel de quelques vérités premières nourrira peut-être sa réflexion et sa vigilance.

 

Il faut d’abord dire halte à la confusion des mots et à sa diffusion paresseuse dans les médias. Car il n’y a pas de « révisionniste » à propos des chambres à gaz et du génocide des juifs et des tziganes par les nazis. Il n’y a que des négateurs de l’extermination, dont le premier soin a toujours été de se nommer par décret et de se faire nommer par lassitude des « révisionnistes » ; négateurs ils ont été, négateurs ils demeurent,incohérents mais déterminés, groupusculaires mais capables de rameuter tous les antisémites, avoués ou patelins, qui croisent à leur portée et dont, pour la plupart et au besoin avec tout détour opportun du côté d’Israël et de son « impérialisme », ils partagent et rajeunissent l’argumentaire et la haine.

 

Il n’y a pas davantage d’école historique « révisionniste » qui ferraillerait à coup d’articles novateurs et de communications à des colloques avec une école historique « exterminationniste ». Aucun négateur n’est historien de profession scientifiquement reconnu. Et, en retour et à raison, aucun historien digne de ce nom n’accepte d’argumenter avec les négateurs.

 

Halte donc aussi à ce murmure dont ils savent faire une rumeur : les historiens de métier auraient argué de l’autorité de la chose jugée pour mieux négliger l’examen des « preuves » inédites que lancent sur le marché ces benoîts érudits assoiffés du seul progrès de la connaissance. Les meilleurs historiens de ce pays ont claqué la porte (Le Monde du 21 février 1979), en signifiant aux « négateurs », qu’il n’y aurait pas de débat sur l’existence, incontestable pour qui travaille à une histoire de la seconde guerre mondiale, des chambres à gaz.

 

C’est que tout dialogue est impossible avec la négation érigée en vertu critique. On ne prendra qu’un exemple, emprunté à l’impétrant qu’un jury de complices fit docteur de l’université de Nantes en juin 1985, et que M. Devaquet dégrada sans phrases un an plus tard sur le front de la recherche scientifique. Il a très minutieusement examiné toutes les versions du récit-confession qu’en 1945 un SS, Gerstein, rédigea pour les officiers français qui l’interrogeaient et où il décrit ce qu’il vit en 1942 au camp d’extermination de Belzec. Chrétien convaincu, bouleversé par ce qu’il a découvert ce jour-là et qu’il reverra à Treblinka, Gerstein n’a eu de cesse de témoigner : il s’est à cet effet livré aux Alliés, avant de se pendre dans sa cellule.

 

Notre thésard n’a aucune peine à pointer des erreurs et des invraisemblances dans ses rapports, dont la plus criante est de soutenir que dans chacune des chambres à gaz de ce camp on pouvait entasser 700 à 800 personnes sur 25 mètres carrés. Soit. Mais le dialogue devient sans objet scientifique dès lors que le négateur ne s’interroge pas sur l’étrangeté qu’aurait eue au contraire un récit exact jusqu’au moindre détail, alors qu’il fut livré par bribes, dans des circonstances dramatiques, par un homme au bout de sa nuit : l’histoire nomme critique externe cette indispensable quête du vrai à travers l’erreur, cette mise en situation du texte par son contexte, de l’énoncé par le vraisemblable.

 

 

La stratégie des dominos

 

L’historien a, lui, la patience et l’honnêteté de convoquer tous les autres témoins connus (un autre officier, Pfannenstiel, ou tel SS de Belzec jugé après la guerre), toutes les archives accessibles, toutes les traces lisibles, pour corroborer l’affreuse vérité que Gerstein a balbutiée.

 

Aucune source ne parle d’elle-même et elle ne devient loquace qu’après avoir été méthodiquement confrontée à d’autres. Un peu comme si l’annonce par le préfet de police de 5 000 manifestants et par les organisateurs de 50 000, flanquée de souvenirs douteux sur la couleur des banderoles et la vigueur des slogans, autorisait à en déduire qu’on entendra ni les badauds des trottoirs, ni les rescapés du dépôt, et même que ce République-Bastille n’a jamais eu lieu. Autrement dit, les négateurs ne font pas d’histoire parce qu’ils choisissent leurs sources, n’établissent pas le protocole des faits et glissent à volonté du factuel en tête d’épingle à l’interprétation globale.

 

Leur logique n’obéit pas à cette règle du départ entre le vrai et le faux dont l’histoire a fait sa vocation et sa morale. Elle est au service d’une « stratégie des dominos » (Jean-Pierre Azéma). Leur acharnement à collationner l’erreur éparse se réfère à une vue d’ensemble : en argumentant coûte que coûte pour proclamer la non-existence des chambres à gaz, ils entendent libérer la voie pour mieux dénoncer l’imposture d’un génocide qui ne serait qu’un gigantesque mythe fabriqué depuis 1944 par la juiverie internationale et sioniste.

 

Cette errance comble d’aise une poignée de néo-nazis qui commençaient à trouver un peu court de reprendre au refrain les chants SS et de tenter de déchiffrer le néo-paganisme de la « nouvelle droite ». Elle est pain bénit pour quelques intégristes ensoutanés à l’ombre de saint-Nicolas-du-Chardonnet. Elle a séduit, dans sa rectitude perverse, des hommes venus de l’ultra-gauche. Cette cohorte disparate reçoit en France le secours international d’idéologues protégés par les réseaux d’extrême droite. On soupçonne que des garçons de courses d’ambassades du Proche-Orient ont égaré des chèques dans les officines qui diffusent sa prose. Tous ces croisés ne vont certes pas au même pas ; ils suivent inégalement le cycle de leurs « études ». Mais tous, au bout du compte, ont un dénominateur commun : ils lâchent le lapsus ou lancent le discours antijuif.

 

 

Le syndrome de Vichy

 

Disqualifiée scientifiquement, très typée idéologiquement, la secte n’aurait  toutefois guère pu s’exprimer, sinon sous le manteau, si son refus de l’Autre n’avait pas pu répandre sa purulence sue des plaies ouvertes du corps social. Son fondateur, un ancien déporté, Paul rassinier, avait dit, dès 1950 dans le Mensonge d’Ulysse, son doute sur quelques affabulations de rescapés des camps ; sa critique n’avait guère cheminé en un quart de siècle. Jusqu’à ce que se mette en branle une concordance des temps qui vivifie sous nos yeux la vieille négation. Car il fallut atteindre 1978-1979 pour que son chuchotement soit perçu. A l’heure où s’ouvrait, avec la diffusion d’Holocauste et les affaires Darquier, Leguay et Bousquet, un nouveau chapitre de l’affreuse histoire de ce « syndrome de Vichy » (Henry Rousso) qui ronge la France depuis la Libération. Au moment où, la relève des générations aidant et la mémoire des témoins s’activant à l’approche du grand silence, le pays s’apprête à relire l’histoire des années 40 en y cherchant moins de chagrin et de pitié, moins d’héroïsme et de bassesse, les négateurs foncent dans la brèche : leur logique prétend répondre, bonne âme, à ce besoin d’une nouvelle lecture.

 

Dans le même temps, une mémoire juive en émoi, bouleversée par les mutations sociologiques de la communauté juive de France et par les conséquences de la politique israélienne au Proche-Orient, saisit à demi-mots : les négateurs tentent d’assassiner sa mémoire de l’Holocauste, s’apprêtent à relancer l’extermination en récusant le génocide.

 

Enfin, à la douleur juive et au nouveau trouble de la conscience nationale touchant aux années noires, voici que le retour de l’extrême droite sur le devant de la scène depuis 1983 cimente la configuration nouvelle de l’inquiétude, puisque les négateurs ne dissimulent pas leur ambition de trouver dans la propension expéditive de celle-ci à régenter une crainte diffuse sur l’identité française et ç exhaler tous les relents du racisme ordinaire, ce marchepied politique qui hausserait un jour leur idéal à la dignité d’un argument dans le débat public. Trouble, douleur et simplisme exploités avec persévérance : la négation depuis dix ans fait flèche de tout bois.

 

Il faut dire haut et fort que les premiers négateurs des chambres à gaz furent les nazis eux-mêmes, qui firent de la mise en œuvre de la solution finale un secret d’Etat, qui brouillèrent les pistes par leur langage codé, qui broyèrent des cadavres, brûlèrent les archives et firent labourer des sols maudits sur lesquels ils avaient gazé. La SS seule avait à leurs yeux le soin de l’avenir, et l’histoire n’aurait donc pas à connaître des premières heures de l’érection d’un homme nouveau sur les cendres des sous-hommes. Nier ce point aveugle de l’histoire du vingtième siècle, disperser encore ces cadavres, participe du funeste secret nazi.

 

Les historiens, pour leur part et leur place, consentent toujours à réviser l’histoire : quelle science pourrait progresser sans remettre sur le métier ses acquis antérieurs ? Ils auscultent encore les témoignages, ils cherchent à connaître la décision irréparable qui déchaîna l’horreur, ils chiffrent à la baisse le nombre des victimes ; en Allemagne fédérale, sur fond d’identité allemande en souffrance, ils débattent librement entre « intentionnalistes » (selon eux, Hitler imposa la solution finale) et « fonctionnalistes » (son action, répliquent ces derniers, est à entendre dans un système dont il aurait été l’agent et non le dirigeant), sans jamais mêler les faits et leur interprétation, sans nier la réalité du génocide.

 

Mais l’histoire dira toujours, ès qualité scientifique et toutes vertus civiques éployées, qu’on ne choisit pas à sa convenance dans le passé. Seule une perversion d’essence totalitaire peut décréter qu’il faut gommer des événements « en trop ».

 

                                                                                            Jean-Pierre RIOUX

 

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