L'état civil ouvert aux foetus: la justice des victimes

L'état civil ouvert aux fœtus: la justice des victimes

 

«En élargissant l’accès à l’état civil à des fœtus non viables, la Cour crée un court-circuit» estime Joëlle Lévy-Ortscheidt, psychanalyste. Début février, la Cour de cassation a donné raison à trois couples qui demandaient l’inscription à l’état civil de leurs fœtus mort-nés (à 18 et 21 semaines de grossesse). L’Association nationale des centres d’interruption de grossesse et de contraception (ANCIC) a déploré un «dérapage juridique» offert aux anti-IVG. Joëlle Lévy-Ortscheidt y voit un nouvel impact de l’idéologie de la victime dans le monde judiciaire.


 

Joëlle Lévy-Ortscheidt. «Les fausses couches et les fœtus n’existent plus, il n’y a plus que des enfants morts. L’information est parue le 7 février dernier: la Cour de cassation autorise la déclaration à l’état civil d’un fœtus né sans vie quels que soient son poids et l’état de la grossesse. Cet arrêt, qui aurait été rendu pour satisfaire les associations de parents endeuillés, s’inscrit dans ce mouvement général, si actuel, d’homogénéisation et d’hygiénisme. Il prétend donner une réponse radicale à une question en souffrance, ceci dans le but, en apparence admirable, d’éradiquer une douleur.

 

Cette dénomination ne va pas être sans effets. Là où le malheur de certains êtres humains pouvait être de ne pas arriver à avoir d’enfants, d’être confrontés aux trébuchements de l’effort d’engendrer, il n’y aura plus que du bonheur… Et des familles nombreuses. A ce détail près qu’un premier enfant vivant pourrait avoir ­quatre aînés morts-nés! Il n’y aurait donc plus d’interruption douloureuse, seulement des naissances. Mais aussi, plus de différence entre la vie et la mort, car tel est l’enjeu social actuel, n’avoir de cesse de gommer le réel qu’est la mort. Les victimes de guerre sont déjà devenues de simples dommages collatéraux, voici maintenant les fausses couches relookées et les fœtus élevés à la dignité de l’enfant. La mort n’est plus qu’une sorte d’acte manqué.

On voit déjà l’impact de cette décision sur les actions des associations anti-avortemment; peut-être imagine-t-on moins ce qu’il adviendra des femmes qui, ayant eu à subir une fausse ­couche, ne voudraient pas donner un prénom à cet accident de la vie: déjà suspectes d’être de mauvaises mères.

Dans notre pratique de psychanalyste, des femmes nous disent déjà leur détresse de n’avoir pu se sentir en adéquation avec l’image échographique d’une grossesse de quelques semaines, et d’avoir eu à subir la désapprobation du médecin à qui, seul cependant, cette image est destinée. Cet arrêt réalise un tour de force, sous couvert d’humanisation et avec le souci d’administrer un antalgique efficace aux plaignants. Les magistrats répondant aux associations d’endeuillés tiennent en effet, semble-t-il, pour une vérité incontestable qu’à ne pouvoir donner un nom à un fœtus, même non viable, on serait condamné à rester endeuillé à perpétuité. Il serait donc de leur devoir de permettre à ces parents virtuels, au nom du droit, de faire leur deuil de l’enfant qu’ils n’ont pas eu en lui donnant un état civil, soit une identité, une place dans la lignée. Le déni dont témoigne cette décision n’est pas seulement celui de la mort, mais celui de la vie qui la précède.

Incidemment, cette décision judiciaire donne une définition de la vie: l’affirmation d’avoir eu l’intention de la donner. Il suffit de le dire, c’est fait, la performance est d’envergure… Divine, pas moins ! La cour s’inspire manifestement des slogans de la psychologie comportementale envahissante, qui promeut le deuil généralisé à toute perte, mais surtout les techniques pour s’en débarrasser au plus vite. Tel serait donc le but de l’affaire: en finir avec ce qui serait un deuil interminable et pouvoir ainsi revenir à une vie normale. Ce qui est gommé par l’effacement du nom de fausse couche est pourtant d’un autre registre que celui du deuil d’un enfant. Cette expérience oblige plutôt à supporter que nous n’avons pas la maîtrise de nos vies, que nous sommes parfois impuissants, et qu’il nous faut souvent renoncer à la manière dont nous avions envisagés notre avenir. Nous ne pouvons être les gestionnaires prévoyants de nos ­existences, la vie comporte des risques et la grossesse en a toujours été un, nombre de femmes y ont laissé leurs vies, et ce risque est toujours là, quels que soient les progrès de la science : avoir un enfant reste une aventure hasardeuse, imprévisible, non programmable. C’est aussi ce qui laisse aux enfants un espace pour vivre. Le droit se soucie de plus en plus de se donner consistance de guide légal aux victimes, opérant une confusion entre la réparation d’un dommage et la sanction de l’auteur d’une infraction. La bonne sanction devient celle dont la victime est satisfaite.

La décision de la Cour de cassation fabrique des enfants-produits idéaux, car tel est souvent le sort des enfants morts, puisqu’ils portent encore tout le possible de ce qu’ils auraient pu devenir, et permettent de penser que, s’ils avaient vécu, ils auraient été sans défauts. Nous l’entendons de la bouche de leurs frères et sœurs, blessés de n’avoir jamais pu les égaler; nous l’entendons de la bouche de leurs mères, suspendues à cet espoir jamais démenti par l’existence.

Voici de nouveaux enfants idéaux, bien mieux que les précédents, de super-enfants parfaits. Car en élargissant l’accès à l’état civil à des fœtus non viables, la Cour crée un court-circuit. Dans un précipité anticipant la viabilité, la vie et la mort deviennent virtuelles. Le prénom donné nomme une potentialité du même nom que sa réalisation, l’état civil est offert en lot de consolation pour ceux qui ont été empêchés d’aboutir dans leur projet et sont du même coup renommés, eux aussi, parents-victimes. Ils pourraient avoir là un autre motif de se plaindre, car cette identification à un malheur est une appellation contrôlée qui ne leur garantit pas forcément une meilleure qualité de vie!»

 

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