Partager l'article ! PEUT-ON "AVOIR LE DERNIER MOT"? Mars 2008: Peut-on : est-ce possible ? Impossible ? A quelles conditions ? / ...
Peut-on : est-ce possible ? Impossible ? A quelles conditions ? / Est-ce souhaitable ?
« Avoir le dernier
mot » : avoir l’argument le plus fort, que plus personne ne peut contredire ;
être le dernier à intervenir, dans une discussion conflictuelle, et en être victorieux ; phrase qui clôt le débat, point final qui marque la supériorité de celui qui l’assène.
Argument : raisonnement formant un tout distinct et visant à prouver ou réfuter une proposition.
Force : principe de puissance ou d’action ; contrainte physique exercée par un individu sur un autre.
Discussion, dispute : action d’examiner le pour et le contre d’une question où un accord est possible.
Discours, conversation : mouvement de la pensée qui va d’un jugement à un autre en parcourant (discursus, action de courir çà et là) un ou plusieurs intermédiaires pour atteindre à la connaissance.
Contredire / contradiction :
opposition entre deux termes dont l’un nie ce que l’autre affirme.
Dans la logique dialectique de HEGEL, la contradiction est le moteur à la fois de la pensée et du réel, toute position de vérité n’étant qu’un moment provisoire de la possession du réel par
l’esprit qui doit être dépassée, ce dépassement se réalisant par trois phases (thèse, antithèse, synthèse) qui marquent le progrès de la conscience et le mouvement de l’histoire jusqu’à l’Esprit
absolu.
Conflit : terme qui désigne toujours une forme violente de lutte ou d’antagonisme.
Clore : mettre un terme ; entourer d’une clôture ; fermer.
Débat : examen d’un problème entraînant une discussion animée, parfois dirigée, entre personnes d’avis différents.
Supériorité : attitude de celui qui croit qu’il surpasse les autres en mérite, en force, en rang, en qualité… « Superman » : ironie, homme doté de pouvoirs extraordinaires !
Asséner : porter un coup avec violence.
Plus de discussion possible puisque le « dernier mot » vient d’être asséné, « le débat est clos » puisque « j’ai raison ». Une fin de non-recevoir est opposée à toutes les critiques avant même que celles-ci puissent être formulées. Discuter est impossible car quoi que dise l’interlocuteur, soit c’est en accord avec la conception de celui qui prétend avoir raison, soit c’est jugé inacceptable.
Seule issue : le silence ?
Faut-il alors renoncer à affirmer quoi que ce soit ?
Mais le silence ne peut satisfaire celui qui prétend « avoir raison ». En effet, il veut me convaincre, je dois approuver sa position, sa vérité, sa certitude. Il ne cherche pas à me faire taire, mais à ce que je me taise de moi-même, en avouant qu’il a raison.
En effet, prétendre avoir raison c’est prétendre que tout être qui possède une raison doit penser comme lui. Soit je suis dépourvu(e) de raison, incapable de discerner le vrai du faux, définitivement « bête » ; soit il fait appel à MA raison, et c’est alors à moi de lui donner raison, de reconnaître que son argument est juste, et justifiable.
Paradoxe : c’est l’interlocuteur, et lui seul, qui donne raison ; et il demande de nouvelles explications, justifications, il pose des questions, critique, objecte ; alors le débat reste ouvert, il n’y a pas de « dernier mot » !
Le silence conquis par la force, par la persuasion, par de beaux discours, est une victoire peu glorieuse. Celui qui a « le dernier mot » n’a pu vaincre qu’en écartant la raison !
Car pour prétendre avoir raison, il faut par la raison s’adresser à la raison d’autrui, et admettre la contradiction.
Paradoxe du dialogue : il n’est possible que si l’on affirme, suppose avoir raison, tout en mettant en doute sa propre affirmation, niant « avoir raison », tout seul ! … contre le reste du monde !
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Le recueil des Fables de La Fontaine est précédé d’une biographie dans laquelle le fabuliste rapporte les événements de la vie d’Esope, son inspirateur. Vivant au VIè siècle av. J.-C., Esope était esclave, originaire de Phrygie. L’épisode ci-dessous met en scène Esope et son maître Xantus.
« Un certain jour de marché, Xantus qui avait dessein de régaler quelques-uns de ses Amis, lui commanda d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur, et rien autre chose. Je t’apprendrai, dit avec soin le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t’en remettre à la discrétion d’un esclave. Il n’acheta que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces, l’Entrée, le Second, l’Entremets, tout ne fut que langues. Les Conviés louèrent d’abord le choix de ces mets ; à la fin ils s’en dégoûtèrent. – Ne t’ai-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur ? – Et qu’y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit Esope. C’est le lien de la vie civile, la Clef des Sciences, l’Organe de la Vérité et de la Raison. Par elle on bâtit des Villes et on les police ; on instruit ; on persuade ; on règne dans les Assemblées ; on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les Dieux ; - Eh bien (dit Xantus, qui prétendait l’attraper), achète-moi demain ce qui est de pire : ces mêmes personnes viendront chez moi ; et je veux diversifier. Le lendemain Esope ne fit servir que le même mets, disant que la Langue est la pire des choses qui soit au monde. C’est la Mère de tous débats, la Nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur, et qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les Villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté elle loue les Dieux, de l’autre elle profère des blasphèmes contre leur puissance. Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce Valet lui était fort nécessaire ; car il savait le mieux du monde exercer la patience d’un Philosophe. »
LA FONTAINE Fables 1694
Contrôler la parole pour contrôler le pouvoir ? Dans les sociétés primitives, le chef a la parole pour ne pas avoir le pouvoir.
« En d’autres termes, et tout particulièrement dans le cas des sociétés primitives américaines, les indiens, le chef - l’homme de pouvoir – détient aussi le monopole de la parole. Il ne faut pas, chez ces Sauvages, demander : qui est votre chef ? mais plutôt : qui est parmi vous celui qui parle ? Maître des mots : ainsi nombre de groupes nomment-ils leur chef.
On ne peut donc, semble-t-il, penser l’un sans l’autre le pouvoir et la parole, puisque leur lien, clairement méta-historique, n’est pas moins indissoluble dans les sociétés primitives que dans les formations étatiques. Il serait cependant peu rigoureux de s’en tenir à une détermination structurale de ce rapport. En effet, la coupure radicale qui partage les sociétés, réelles ou possibles, selon qu’elles sont à Etat ou sans Etat, cette coupure ne saurait laisser indifférent la mode de liaison entre pouvoir et parole. Comment s’opère-t-elle dans les sociétés sans Etat ? L’exemple des tribus indiennes nous l’enseigne.
Une différence s’y révèle, à la fois la plus apparente et la plus profonde, dans la conjugaison de la parole et du pouvoir. C’est que si, dans les sociétés à Etat, la parole est le DROIT du pouvoir, dans les sociétés sans Etat, au contraire, la parole est le DEVOIR du pouvoir. Ou, pour le dire autrement, les sociétés indiennes ne reconnaissent pas au chef le droit à la parole parce qu’il est le chef : elles exigent de l’homme destiné à être chef qu’il prouve sa domination sur les mots. Parler est pour le chef une obligation impérative, la tribu veut l’entendre : un chef silencieux n’est plus un chef.
Et que l’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici du goût, si vif chez tant de Sauvages, pour les beaux discours, pour le talent oratoire, pour le grand parler. Ce n’est pas d’esthétique qu’il est ici question, mais de politique. Dans l’obligation faite au chef d’être homme de parole transparaît en effet toute la philosophie politique de la société primitive. Là se déploie l’espace véritable qu’y occupe le pouvoir, espace qui n’est pas celui que l’on pourrait croire ; Et c’est la nature de cette parole capitane qui nous indique le lieu réel du pouvoir.
Qu’est-ce qu’en ce cas parler veut dire ? Pourquoi le chef de la tribu doit-il parler précisément pour ne rien dire ? A quelle demande de la société primitive répond cette parole vide qui émane du lieu apparent du pouvoir ? Vide, le discours du chef l’est justement parce qu’il n’est pas discours de pouvoir : le chef est séparé de la parole parce qu’il est séparé du pouvoir.
La société primitive sait, par nature, que la violence est l’essence du pouvoir. En ce savoir s’enracine le souci de maintenir constamment à l’écart l’un de l’autre le pouvoir et l’institution, le commandement et le chef. Et c’est le champ même de la parole qui assure la démarcation et trace la ligne de partage. En contraignant le chef à se mouvoir seulement dans l’élément de la parole, c’est-à-dire dans l’extrême opposé de la violence, la tribu s’assure que toutes choses restent à leur place, que l’axe du pouvoir se rabat sur le corps exclusif de la société et que nul déplacement des forces ne viendra bouleverser l’ordre social. Le devoir de parole du chef, ce flux constant de parole vide qu’il DOIT à la tribu, c’est sa dette infinie, la garantie qui interdit à l’homme de parole de devenir homme de pouvoir . »
Pierre CLASTRES Pouvoirs, Nouvelle revue de psychanalyse 1973
Langage politique et rhétorique
« Traitant de la délibération, plaçons-nous dans le cadre des démocraties occidentales modernes, caractérisées par un Etat de droit dont les règles du jeu font l’objet d’un assentiment large. On peut dire que dans un tel Etat le langage politique est essentiellement impliqué dans des activités de délibération publique qui se déploient dans un espace libre de discussion publique. La notion de publicité est ici la notion cardinale, non au sens de propagande, mais au sens d’espace public. La première conquête des démocraties, c’est la constitution d’un espace public de discussion, avec son corollaire obligé : la liberté d’expression, dont la liberté de publier, au sens usuel du terme, affectant la presse, les livres et l’ensemble des grands moyens de communication. Dans cet espace public s’affrontent des courants d’opinion plus ou moins organisés en partis. Cet affrontement met en jeu la seconde notion importante pour notre réflexion sur le langage, à savoir l’articulation entre consensus et conflit. Loin que ces deux notions s’opposent, elles s’appellent mutuellement et se complètent. D’un côté, une démocratie n’est pas un régime politique sans conflits, mais un régime dans lequel les conflits sont ouverts et en outre négociables. Eliminer les conflits – de classes, de générations, de sexes, de goûts culturels, d’opinions morales et de convictions religieuses – est une idée chimérique. Dans une société de plus en plus complexe, les conflits ne diminuent pas en nombre et en gravité, mais se multiplient et s’approfondissent. L’essentiel, comme on l’a suggéré, est qu’ils s’expriment publiquement et qu’il existe des règles pour les négocier. C’est ici que le conflit appelle le consensus, autant que le consensus rend possible la négociation. Car comment négocier les conflits sans accord sur la règle du jeu commune ? De cette situation résulte pour le langage politique une contrainte fondamentale qui définit le carde de ce que j’ai appelé, pour faire court, délibération publique. Le langage politique fonctionne au mieux dans les démocraties occidentales modernes comme langage qui affronte des prétentions rivales et qui contribue à la formation d’une décision commune. C’est donc un langage à la fois conflictuel et consensuel.
C’est dire son extrême vulnérabilité. De nombreux critères s’affrontent ici qui manifestent un premier degré d’indétermination dans l’espace public de la discussion. Ces critères interviennent dans la motivation des choix nécessairement partisans canalisés par les organes d’une discussion organisée : partis, syndicats, groupes de presse, sociétés de pensée, avec leurs organes de presse et leur appareil de publicité (au sens indiqué plus haut). Sous ce régime, le conflit n’est pas un accident, ni une maladie, ni un malheur ; il est l’expression du caractère non décidable de façon scientifique ou dogmatique du bien public. Il n’y a pas de lieu d’où ce bien soit perçu et déterminé de façon si absolue que la discussion puisse être tenue pour close. La discussion politique est sans conclusion, bien qu’elle ne soit pas sans décision. Mais toute décision peut être révoquée selon des procédures acceptées et elles-mêmes tenues pour indiscutables, du moins au niveau délibératif où nous nous tenons ici. »
Paul RICOEUR
« Langage,rhétorique,etpolitique »,
Lectures I – Autour du politique 1990
Notes / Article « Le face-à-face et ses enjeux » d’Edmond MARC,
Extrait de La communication, état des savoirs, éditions Sciences humaines.
« La communication comporte le plus souvent deux visées distinctes : faire passer un contenu et définir la relation entre les interlocuteurs. En effet, tout message transmet d’abord un contenu (informations, opinions, jugements, sentiments, attentes…) ; mais en même temps, il tend à instaurer, plus ou moins directement, une certaine relation entre les interlocuteurs.
Notre « place » détermine notre communicat
- Rapports sociaux (maître/élève, client/vendeur, parent/enfant, patron/employé…), fixant par avance l’identité sociale, les rôles, le style de communication des protagonistes.
- Rapport symétrique : interlocuteurs se situent comme pairs (amis, collègues de même statut) / Rapport asymétrique : - rapport hiérarchique, vertical (relation patron/subordonné, sentiment de supériorité/d’infériorité) ; - rapport complémentaire, sans relation de pouvoir (vendeur/client).
- Proximité (familiarité, solidarité, intimité) / Distance (relation aux inconnus, étrangers, écart de statut important).
- Convergence / Divergence, au niveau des opinions (accord/désaccord), intérêts (coopération/compétition), positions (consensus/conflit), affinités (attirance/répulsion), sentiments (sympathie, amour/antipathie, haine).
Affinités et processus inconscients :
- Projection : attribuer à autrui des sentiments, motivations, attitudes qui découlent de mon propre fonctionnement psychique. Projeter sur lui mes peurs, angoisses, attentes.
- Introjection : caractéristiques d’autrui ou de la relation à autrui qui sont intériorisées par le sujet.
- Identification : processus par lequel une personne se perçoit identique à une autre. Affinité, sympathie.
- Transfert : « transférer » sur certaines personnes le type de relations qui nous unissait enfant à notre entourage familial (parents, frères, sœurs).
Jeux et stratégies :
- Recherche d’une satisfaction, d’un gain, d’un profit (réel ou symbolique) ; obtenir une « représentation » de soi, produire, imposer, défendre une image valorisée de soi-même face à autrui (« faire bonne figure », « ne pas perdre la face »).
- Maximiser les profits (briller dans la conversation) / Minimiser les risques (réserve prudente pour ne pas commettre d’impairs).
- Rapport de pouvoir, jeu compétitif, l’emporter sur l’interlocuteur (avoir raison, avoir le dernier mot, donner une meilleure image, être le plus fort).
- Rapport de séduction, jeu coopératif, reconnaissance réciproque, affinité, valorisation mutuelle.
L’auditeur produit le message :
- Processus d’interprétation, mécanismes de sélection, réactions à l’intention du locuteur et à sa subjectivité. « Chaque récepteur
contribue à produire le message qu’il perçoit, et l’apprécie en y important tout ce qui fait son expérience singulière et collective. » BOURDIEU Ce
que parler veut
- Jeu, schéma de conduite, scénario, suivi de façon répétitive par la personne dans ses relations à autrui (victime, autrui toujours persécuteur, ou sauveur).
La quête de reconnaissance :
- Valoriser les interlocuteurs, ménager leur susceptibilité, soutenir le rôle, l’image, l’identité de chacun (politesse, savoir-vivre).
- Besoin d’existence et de considération (être visible aux yeux d’autrui, être connu par son nom, pris en compte, respecté…).
- Besoin d’intégration (être inclus dans un groupe, y avoir une place reconnue, être reconnue comme égal, semblable aux autres…).
- Besoin de valorisation (être jugé positivement, donner une bonne image de soi, être apprécié…).
- Besoin de contrôle (pouvoir maîtriser l’expression et l’image que l’on donne de soi, l’accès d’autrui à son intimité).
- Besoin d’individuation (être distingué des autres, affirmer sa personnalité, pouvoir être soi-même et accepté comme tel).
La communication interpersonnelle influe constamment sur la conscience de soi, comme l’identité et la place des interlocuteurs influent sur la communication. »
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