PEUT-ON AVOIR PEUR D'ÊTRE LIBRE? Janvier 2008

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      

 

Peut-on :  est-il possible, cela peut-il exister, se produire, dans la réalité ?

               /cela est-il moralement, en conscience, possible, sinon acceptable ?

Si oui, pourquoi ? Si non, pourquoi ? Causes ? + Fin ?

 

Avoir peur : - sentiment de forte inquiétude, d’alarme, en présence ou à la pensée d’un danger, d’une menace ; - état de crainte, de frayeur dans une situation précise

Danger (du latin dominus, seigneur) / Menace : parole, geste, acte par lesquels on exprime la volonté qu’on a de faire du mal à quelqu’un, par lesquels on manifeste de la colère. / Frayeur (du latin fragor, bruit violent) : peur soudaine et passagère causée par un danger réel ou supposé.

 

QUESTIONS : Cette peur est-elle un état physique, moral, intellectuel, durable ou passager ?

- Expérience d’une peur de la liberté, à un moment donné ?

- Inquiétude qui dure, face à la responsabilité engagée par un choix ?

- Peur alimentée par l’ignorance, l’inconnu, demain ? par autrui, les médias ?

- Y a-t-il des raisons d’avoir peur, ou est-elle forcément irrationnelle ? Peut-on maîtriser, ou non cette peur ?

- Celui qui n’a pas du tout peur d’être libre, sait-il mieux que l’autre ce que cela signifie ? N’a-t-il « peur de rien » ?

 

Être libre :

Sens primitif : Homme libre = qui n’est ni esclave, ni prisonnier = Liberté physique. La liberté est l’état de celui qui fait ce qu’il veut, non ce que veut un autre que lui = Absence de contrainte étrangère = Liberté externe.

Sens général : « Etat de l’être qui ne subit pas de contrainte, qui agit conformément à sa volonté, à sa nature. » Mais on ne fait pas toujours ce que l’on veut / Problème de  la contrainte morale, obligation ou devoir.

Sens politique et social : On parle de telle ou telle liberté, des libertés. Les mots « libre » ou « liberté » marquent alors l’absence d’une contrainte sociale s’imposant à l’individu. En ce sens, on est libre de faire tout ce qui n’est pas défendu par la loi, et de refuser de faire tout ce qu’elle n’ordonne pas. / « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Déclaration des droits de l’homme de 1789, article XI.

Les libertés politiques = Droits reconnus à l’individu en tant qu’ils limitent le pouvoir du gouvernement : liberté de conscience, liberté individuelle, liberté de réunion, de constitution, de représentation (= exercice du pouvoir par des représentants élus / Suffrage universel).

La liberté politique ne saurait être l’absence totale de contrainte exercée sur l’individu, car cela serait incompatible avec l’existence même d’une société. Considérer la liberté comme absence ou suppression de contrainte est anormal, illégitime et immoral.

L’idée de liberté implique l ‘idée de loi.

Sens psychologique et moral : La liberté est opposée à l’inconscience, l’impulsion, la folie, à l’irresponsabilité juridique ou morale.

Liberté morale : Etat de celui, qu’il fasse le bien ou le mal, qui se décide après réflexion, en connaissance de cause = qui sait ce qu’il veut, et pourquoi il le veut, et qui n’agit que conformément à des raisons qu’il approuve = Homme intelligent et responsable.

Liberté du sage : Opposée à la passion, aux instincts, à l’ignorance = « Etat de l’être humain qui réalise dans ses actes sa vraie nature, considérée comme essentiellement caractérisée par la raison et la moralité. » Le terme « liberté » désigne alors un état idéal où la nature humaine serait exclusivement gouvernée par ce qu’il y a en elle de supérieur. Ex : les Stoïciens.

Libre-arbitre : Faculté que l’homme a de faire ou de ne pas faire, de choisir tel ou tel terme d’une alternative = Par opposition à déterminisme, puissance d’agir sans autre cause que l’existence même de cette puissance. Le libre-arbitre implique l’égale possibilité entre deux contraires (Ane de Buridan) + Choix et volonté.

                          Vocabulaire technique et critique de la philosophie  LALANDE

 

Problème du choix ? Cette « décision volontaire consistant à prendre parti pour telle action ou telle attitude à l’exclusion des autres », ne fait-elle pas peur ?




 

« La liberté est insupportable aux hommes, ils s’en délivrent par l’esclavage », qu’en pensez-vous ?

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Être libre : angoisse, ivresse et vertige ?

 

     « Quelqu’un m’a raconté qu’étant entré dans la gare de Milan, d’où des trains partent dans toutes les directions de l’Europe par suite de la situation de la ville, il avait été pris d’une affreuse angoisse à la pensée qu’il pouvait aller aussi bien à Lyon, qu’à Berlin, à Venise qu’à Marseille, à Vienne qu’à Constantinople. Il faut dire aussi qu’il se trouvait dans cette situation privilégiée qui consiste à n’en point avoir : pas de métier, pas de famille, aucune attache d’aucune sorte – c’est ce qui s’appelle être libre, mais bien entendu pas d’une « liberté en situation ». Et à cette idée de la multitude des possibles s’ajoutait le sentiment vif interne de la puissance personnelle : je puis, si je veux, prendre un billet pour telle ou telle direction, l’employé ne demandera qu’à me satisfaire. Il ne penchera même pas en faveur du plus long trajet, du plus cher, comme ne manquerait pas de le faire un bon vendeur dans un magasin. Il me laisse libre, libre comme Hamlet*. De là naît un sentiment d’angoisse qui est en même temps un sentiment d’ivresse, angoisse devant la multiplicité des termes proposés au choix, ivresse devant la puissance à déployer, intacte et toujours neuve, mais qui risque de se compromettre et de se perdre à l’usage. Ainsi l’enfant dont parle Lequier*, tenant dans sa main une feuille de charmille, s’émerveille de son pouvoir et tremble en même temps de l’exercer. Le vertige qui saisit l’homme devant la multitude des possibles est donc fait à la fois d’angoisse et d’ivresse. »         

                               Jean GRENIER  Entretiens sur le bon usage de la liberté 1948

 

*Hamlet : personnage de Shakespeare.

* Lequier : philosophe français, XIXè.

 

 

Il est confortable de se laisser guider par un maître, les sujets ont peur de devenir libres, et les maîtres cultivent cette peur.

 

     « Qu’est-ce que les Lumières* ? La sortie de l’homme de sa minorité*, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement* sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside, non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude* ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières !

     La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les ait affranchis depuis longtemps d’une direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est si aisé d’être mineur !  Si j’ai un livre, qui me tient lieu d’entendement, un directeur, qui me tienne lieu de conscience, un médecin, qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi- même. Je n’ai pas besoin de penser*, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. (…)

     Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs* qui, très aimablement, ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s’aventurer seules au-dehors. (…)

Or ce danger n’est vraiment pas si grand ; car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte détourne ordinairement d’en refaire l’essai. »

        Emmanuel KANT  Réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ?  1784

 

  • Les Lumières : courant philosophique et encyclopédique du XVIIIè siècle. Ce sont les « lumières » de la raison guidant les hommes, leur apportant l’autonomie et la majorité.
  • Minorité : état de ceux qui, leur vie durant, sont soumis à une direction étrangère.
  • Entendement : faculté de compréhension de l’esprit, au moyen de concepts.
  • « Sapere aude » : ose savoir.
  • Penser : exercer soi-même son jugement.
  • Tuteurs : ceux qui prennent en charge le « bétail » (terme qui suggère que les hommes qui sont demeurés mineurs, ne sont pas parvenus à une véritable humanité).

 

 

On ne peut mûrir pour la liberté qu’au sein de la liberté et de ses risques de désordre

 

« J’avoue que je ne puis me faire à ces façons de parler dont se servent même les gens fort sages : « Tel peuple » (entrain d’élaborer sa liberté et ses lois) « n’est pas mûr pour la liberté » ; « les serfs de tel grand seigneur ne sont pas encore mûrs pour la liberté » ; « les hommes, d’une manière générale, ne sont pas encore libres pour la liberté de croyance ». Mais, dans cette hypothèse, la liberté n’arrivera jamais, car on ne peut mûrir pour la liberté qu’à la condition préalable d’être placé dans cette liberté (il faut être libre afin de pouvoir user comme il convient de ses facultés dans la liberté). Il est certain que les premiers essais seront grossiers et qu’ordinairement même ils se relieront à un état de choses plus pénible et plus dangereux que celui où l’on vit sous les ordres d’autrui, mais aussi sous sa prévoyance ; seulement, on ne peut mûrir pour la raison que par des essais personnels. »

                         Emmanuel KANT   La religion dans les limites de la simple raison  1793

 

 

La souveraine puissance a les moyens de vous faire obéir de bon cœur.

 

«  De sorte que l’individu le plus étroitement soumis au pouvoir d’un autre est celui qui se résout à exécuter les ordres de cet autre, de l’élan le plus sincère ; l’Autorité politique la plus puissante est celle qui règne même sur les cœurs de ses sujets. Gardons-nous de mesurer la puissance d’une Autorité à la crainte qu’elle inspire, sinon nulle ne serait plus considérable que celle des sujets d’un tyran – tant ceux-ci sont redoutés d’un maître dont ils subissent le joug ! En tout état de cause, quoique les cœurs ne soient pas aussi aisément susceptibles d’être dominés que les paroles, ils n’en tombent pas moins d’une certaine façon sous l’autorité de la souveraine Puissance. La souveraine Puissance peut obtenir, par des procédés variés, que la grande majorité des hommes conforment leurs croyances, leurs amours et leurs haines aux vœux qu’elle-même entretient ; par suite, alors même que les différents sentiments individuels ne sont point un effet direct de la souveraine Puissance, ils n’en dérivent pas moins souvent – ainsi que l’atteste sans se lasser l’expérience – de la ligne de conduite reçue d’Elle, c’est-à-dire de Son droit. Aucune contradiction logique ne nous empêche donc de concevoir des hommes, qui laissent orienter exclusivement leurs amours, leurs haines, leurs mépris et tous leurs sentiments par l’Autorité politique. »

                                 Baruch SPINOZA  Autorités théologiques et politiques 1670

 

 

Peut-on échapper à sa liberté ? liberté et primauté de l’existence sur l’essence .

 

     « Dostoïevski avait écrit : « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis. » C’est là le point de départ de l’existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n’existe pas, et par conséquent l’homme est délaissé, parce qu’il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s’accrocher. Il ne trouve d’abord pas d’excuses. (…)

     Si, en effet, l’existence* précède l’essence*, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté. Si, d’autre part, Dieu n’existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n’avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine lumineux des valeurs, des justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. (…)

     C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre*. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde il est responsable* de tout ce qu’il fait. L’existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion*. Il ne pensera pas qu’une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l’homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l’homme est responsable de sa passion. L’existentialiste ne pensera pas non plus que l’homme peut trouver un secours dans un signe donné, sur terre, qui l’orientera ; car il pense que l’homme déchiffre lui-même le signe comme il lui plaît. Il pense donc que l’homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l’homme. »

                                   Jean-Paul SARTRE  L’Existentialisme est un humanisme  1945

 

  • Existence : exister, c’est être-là, surgir dans le monde et s’y forger ; l’existence précède l’essence : l’homme est d’abord dans l’univers où il imprime sa parque et se construit ainsi librement.
  • Essence : propriétés caractérisant un être ;
  • Condamné à être libre : l’homme ne peut reculer devant le choix. Refuser le choix, c’est encore choisir.
  • Responsable : l’homme réponde de tout devant tous : cette responsabilité est illimitée ;
  • La passion : elle n’est plus « une inclination que la raison du sujet ne peut maîtriser » Kant, mais un faire libre.
  • La liberté : pouvoir que détient la conscience de se soustraire à la chaîne des causes et d’échapper aux déterminations naturelles.
  • Projet : l’homme est projet ; sa conscience se jette en avant d’elle-même vers l’avenir. Il est fondamentalement liberté et transcendance ;
  • Angoisse : sentiment et saisie de l’imprévisibilité de notre liberté, lorsque la conscience appréhende son avenir, devant lequel elle est totalement libre ; l’angoisse est « la saisie réflexive de la liberté » et se distingue de la peur qui a un objet déterminé.

 

 

 

+ Discours de la servitude volontaire   Etienne de LA BOETIE  (1530-1563). Surtout connu pour son amitié avec Montaigne, il rédige ce traité à l’âge de dix-huit ans, attaque contre le pouvoir d’un seul homme.

«  Le tyran (…) n’a de puissance que celle qu’on lui donne. 

 

 

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