PEUT-ON CHANGER SON DESTIN? novembre 2007

   PEUT- ON CHANGER  SON DESTIN ?

 

Peut-on : est-il possible ? à quelles conditions, en surmontant quels obstacles ? / impossible ? pourquoi ?

 

Changer : transformer une chose en une autre, ou substituer une chose à une autre, dans un cadre ou un contexte défini et restant le même, pour qu’on puisse parler de transformation ou substitution.

 

Son destin :

1 - (Du latin destinare, fixer, assujettir). Puissance en quelque sorte personnifiée, qui est censée gouverner tout ce qui existe dans l’univers, et qui a déterminé une fois pour toutes et irréversiblement tout le cours général des événements et celui de l’histoire.

2 - Puissance par laquelle certains événements seraient fixés d’avance quoi qu’il pût arriver, et quoi que les êtres doués d’intelligence et de volonté pussent faire en vue de les éviter. – Sort d’un être (« le destin d’un livre »), ensemble de la vie d’un être personnel, en tant que les événements qui la composent, contingents ou non, sont considérés comme résultant de forces extérieures et distinctes de sa volonté.

Ce terme est plus poétique que philosophique. Il constitue une sorte de personnification de la fatalité ou des événements fatals. 

 

 

Fatalité :

1  - (Du latin fatum, ce qui a été dit). Synonyme de destin, ce qui a été dit ou écrit dans le livre des destinées et qui arrivera aux hommes par une nécessité absolue, aveugle, irrationnelle et inflexible. Caractère d’un événement funeste, imprévisible et inévitable.

2  -  Contrainte dont celui qui en est l’objet n’a pas conscience, qui se pose en face de la volonté humaine comme une sorte de pression contraire, et qui rend la première inefficace. – Puissance naturelle ou surnaturelle, mais supérieure à l’homme, dont l’action se manifeste par ce fait que certains événements sont fatals. – Suite de coïncidences inexpliquées, qui semblent manifester une finalité supérieure et inconnue ; et plus spécialement, série persistance de malheurs.

 

1 – Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines par Louis-Marie MORFAUX.

2- Vocabulaire technique et critique de la philosophie par André LALANDE.

 

 

Contingent / Nécessaire / Possible :

Est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être. Est contingent ce qui peut être ou ne pas être, ou être autrement qu’il est. Est possible ce qui peut être.

Ce qui est nécessaire est évidemment possible ; en revanche, ce qui est possible n’est pas toujours nécessaire, mais parfois contingent. La contingence garantit la liberté (« j’ai fait cela, mais j’aurais pu ne pas le faire »). Affirmer la nécessité de tous nos actes, c’est a contrario nier la liberté (« tu as fait cela, et tu ne pouvais pas ne pas le faire ; on ne saurait donc te le reprocher»).

 

 

 

Destin des personnages de la tragédie, qui ne font qu’interpréter un rôle prédéterminé, ignorants que leur avenir était tracé d’avance, que les dieux ont écrit le récit et le dénouement de leur vie.

Si l’avenir est prédéterminé, l’action a-t-elle un sens ?

Si les futurs sont nécessités, l’agent est entièrement soumis à la nécessité, impuissant à décider du futur. Destin et liberté sont contradictoires.

 

 

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CICERON   Traité du destin   (106-43 av.JC)

   L’argument paresseux : «  Si ton destin est de guérir de cette maladie, tu guériras, que tu aies appelé ou non le médecin ; de même, si ton destin est de n’en pas guérir, tu ne guériras pas, que tu aies appelé ou non le médecin ; or ton destin est l’un ou l’autre ; il ne convient donc pas d’appeler le médecin. »

   Cet argument « est tel que, si nous l’admettions, nous resterions, toute notre vie, dans une complète inaction. »

 

 

Albert CAMUS  Le Mythe de Sisyphe  1942

   On a compris déjà que Sisyphe* est le héros absurde. Il l’est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l’être s’emploie à ne rien achever. C’est le prix qu’il faut payer pour les passions de cette terre. On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci, on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

   C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

   Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

   Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop. J’imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l’appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l’homme : c’est la victoire du rocher, c’est le rocher lui-même. L’immense détresse est trop lourde à porter. Ce sont nos nuits de Gethsémani*. Mais les vérités écrasantes périssent d’être reconnues. Ainsi, Œdipe* obéit d’abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c’est la main fraîche d’une jeune fille*. Une parole démesurée retentit alors : « Malgré tant d’épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. » L’Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov* de Dostoïevski, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l’héroïsme moderne.

 

  • Sisyphe était condamné à rouler éternellement le long d’une pente un rocher qui retombait dès qu’il avait atteint le sommet.
  • Allusion à un moment de la vie du Christ. Après la Cène, qui réunit les apôtres, Jésus se retira dans le jardin de Gethsémani, vivant un moment de profonde angoisse à l’idée de la mort.
  • Personnage de la mythologie grecque et du théâtre de Sophocle : meurtrier de son père sans le savoir, Œdipe épouse sa propre mère obéissant ainsi, à son insu, à une prédiction dont il cherchait désespérément à éviter la réalisation.
  • Allusion à Antigone, fille d’Œdipe, qui guide son père : il s’est crevé les yeux lorsqu’il a découvert son double crime (parricide et inceste).
  • Personnage des Possédés, athée, tourmenté par l’absurdité de la vie et le suicide.

 

 

Léon TOLSTOÏ    La Guerre et la Paix   (1865-1869)

   Admettre, comme le font les historiens, que les grands hommes conduisent l’humanité vers la réalisation de buts bien connus – que ce soit la grandeur de la Russie ou celle de la France, ou l’équilibre de l’Europe, ou le progrès universel, ou n’importe quoi d’autre – rend impossible d’expliquer les événements de l’histoire sans faire appel aux concepts de HASARD et de GENIE.

   Si le but des guerres européennes au commencement de notre siècle était la grandeur de la Russie, ce but pouvait être atteint sans aucune des guerres qui ont précédé l’invasion, et sans l’invasion elle-même. Si ce but était la grandeur de la France, il pouvait être atteint sans la Révolution et sans l’Empire. Si ce but était la propagation de certaines idées, l’imprimerie l’aurait rempli beaucoup mieux que les soldats. Si ce but était le progrès de la civilisation, on admettra sans aucune difficulté qu’il est des moyens plus efficaces de répandre la civilisation que celui qui consiste à anéantir les hommes et leurs richesses.

   Pourquoi donc les choses se sont-elles passées ainsi et non pas autrement ? Parce qu’elles se sont passées ainsi.

« Le HASARD a créé telle situation : le GENIE s’en est servi », dit l’histoire. Mais qu’est-ce que le GENIE ?

   Les mots HASARD et GENIE ne signifient rien qui soit réellement existant, aussi ne peuvent-ils être définis. Ces mots ne désignent qu’un degré déterminé dans la compréhension des phénomènes. Je ne sais pourquoi tel phénomène ou tel phénomène se produit ; je pense que je ne peux pas le savoir ; par suite, je ne veux pas le savoir et je dis : HASARD. Je vois une force produisant un effet hors de proportion avec les capacités communes des hommes ; je ne comprends pas pourquoi cela se produit et je dis : GENIE. (…)

   C’est seulement en renonçant à connaître le but proche et compréhensible, et en avouant que le but final nous est inaccessible, que nous verrons une suite logique dans la vie des personnages historiques ; c’est alors que nous découvrirons la raison de la disproportion qui existe entre leurs actes et la capacité d’action commune à tous les hommes, et que nous n’aurons plus besoin des mots de HASARD et de GENIE.

   Il suffit d’admettre que le but de l’agitation des peuples de l’Europe nous est inconnu, que nous ne connaissons que des faits consistant en tueries, d’abord en France, puis en Italie, en Afrique, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Russie, et que les mouvements de l’Occident vers l’Orient et de l’Orient vers l’Occident constituent l’essence et le but de ces événements, alors non seulement nous n’aurons plus besoin de voir rien d’exceptionnel et de GENIAL dans le caractère de Napoléon et d’Alexandre, mais nous n’aurons plus besoin non plus de nous représenter ces personnages autrement que comme des hommes pareils aux autres ; non seulement nous n’aurons plus besoin d’expliquer par le HASARD les menus événements qui ont fait ces hommes tels qu’ils ont été, mais nous verrons clairement que tous ces menus événements étaient inévitables.

   Si nous renonçons à connaître le but final, nous comprendrons clairement que, de même qu’on ne peut imaginer pour une plante une couleur ou une semence mieux à sa nature que celles qu’elle produit, de même il nous est impossible d’imaginer deux autres hommes avec tout un passé qui répondrait aussi précisément, et jusque dans les plus infimes détails, à la mission qu’ils avaient à remplir.

 

 

« C'est parce que la vie n'a aucun sens préexistant que nous pouvons, nous, lui en donner un. Telle est notre affaire, notre responsabilité. La vie n'a pas d'autre sens que celui que les hommes essaient de lui donner. Il n'y a pas de destin de l'humanité: c'est nous qui décidons du sens qu'aura eu notre vie. Et, pour les Grecs, c'est la mort qui venait donner un sens à l'existence. Sur ce point, je suis profondément grec. »              Jean-Pierre VERNANT

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