POURQUOI PHILOSOPHER?

C’est Yannis Youlountas, l’animateur du réseau des cafés-philo « L’agora 81 » qui m’a posé cette question : on dirait un vrai sujet de bac ! Vais-je y aller de ma dissertation ? Il y aura bien trois parties, mais pas d’introduction problématisée : ça commence mal !

 

COMME DANS UN MANUEL

ça ressemblerait au premier chapitre d’un manuel de philo accessible, mi-sérieux mi-sermon :
“ Philosopher, ça sert d’abord à … faire une bonne dissertation pour réussir son bac ! Mais attention, ça sert aussi et surtout plus largement à réfléchir sa vie. Pour y parvenir, ça peut prendre un peu la tête : douter de ce à quoi on croit dur comme fer, et trouver que ça a du sens de questionner ce qui paraît évident. Mot d’ordre : transformer ses affirmations en questions, et examiner ses opinions pour voir si ça tient. Se faire donc à soi-même des objections. Ce qui aide, c’est de se confronter aux autres. Leur dire ce qu’on pense, et trouver constructif de se faire rationnellement critiquer. Lire exprès ceux qui ne pensent pas comme nous. Et prendre ces critiques non comme une agression contre sa personne, mais comme une opportunité pour mieux fonder sa pensée. Du coup, se creuser la cervelle pour trouver des arguments. Et donc penser ce qu’on dit, sans se contenter de dire ce qu’on pense, qui n’est finalement peut être pas si vrai. Mais aussi contredire les idées des autres de manière raisonnée. Non pour faire l’intéressant, ou essayer de les vaincre, mais parce que nul ne peut dire du point de vue rationnel n’importe quoi. Devenir exigeant pour autrui, et d’abord pour soi, dans le rapport de ce qu’on dit à la vérité. Au fond chercher, au lieu de croire avoir trouvé, et rechercher ceux qui m’apportent : ceux qui sont le moins d’accord avec moi, pour me déstabiliser et m’obliger à fonder, résister, céder ; les plus coriaces à « contrer » pour m’entraîner à penser ; et ceux qui dialoguent magnifiquement entre eux pour que je prenne partie en connaissance de cause.
Quand je réfléchis ou discute, clarifier les mots et définir les notions (conceptualiser), les distinguer, pour savoir ce dont on parle, et argumenter, pour savoir si ce qu’on dit est vrai. Questionner la question elle-même, pour voir en quoi elle pose problème, difficulté à résoudre ; expliciter ses enjeux qui montrent l’urgence de l’examiner ; dégager ses présupposés qui la font tenir comme question (problématiser). Car philosopher c’est “ articuler, dans le mouvement et l’unité d’une pensée habitée, sur des notions et des questions essentielles pour la condition humaine, des processus de conceptualisation de notions, de problématisation d’affirmations et d’interrogations, d’argumentation rationnelle de thèses et d’objections ” (ouf ! je peux même dire où c’est ! ).

 

ENTENDRE LA QUESTION

Philosopher certes. mais pourquoi tout ce branlebas de pensée ? (Ici commence la 2ème partie. Admirez la transition).
Entendre la question du pourquoi (philosopher), ce peut être psychologiquement poser la question des mobiles et des causes.
On pourrait alors par exemple dire qu’on philosophe par utilité vitale (donner de l’oxygène au cerveau et “ muscler les neurones ”, réfléchir pour mieux agir), par besoin psychique, par intérêt individuel ou social de savoir qui nous sommes, d’où nous venons, où nous allons. Il y aurait dans l’acte de philosopher deux motivations sous-jacentes : le désir de connaître (“ que puis-je savoir ? ” Kant), la passion de comprendre, et de comprendre pourquoi l’homme a besoin de comprendre (“ Je suis une substance qui pense ” Descartes), de jouissance intellectuelle (pourquoi cet amour de la vérité, cette “ libido sciendi ” ? Spinoza).
Philosopher serait le moyen de combler le manque, le désir du manque constitutif de la condition humaine. Un des moyens en tout cas, comme le savoir scientifique, l’efficacité technique, la jouissance esthétique, la mystique ou l’espérance religieuse, l’avoir de la consommation, ou l’amour de toute personne ou objet…
Une façon spécifique de faire face à l’insupportable de la finitude biologique (“ Tout homme dès qu’il est né est assez vieux pour mourir ” Heidegger) ; psychique (“ Tout sujet émerge dans l’aliénation imaginaire et la castration symbolique ” Lacan) ; relationnelle (“ L’enfer c’est les autres ” Sartre).
Tentative de poser :
- du savoir face à l’ignorance (quitte à avouer avec sérénité : “ je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ” Socrate) ;
- du sens face à l’absurde (“ La dignité de l’homme est de donner du sens à un monde qui n’en a pas ” Camus).
- de la valeur (car la valeur donne sens comme signification et direction), face à l’abjection et à l’aboulie.
- de la sagesse face au malheur (“ La liberté est au fond du désespoir ” Kierkegaard ; “ Que philosopher, c’est apprendre à mourir ” Socrate, Montaigne …)
Où l’on voit bien ci-dessus que toute approche de la causalité psychique du philosopher résonne (raisonne ?) de la consonnance métaphysique de la condition humaine. La psychanalyse, à explorer “ l’être-de-l’homme ”, y devient ontologique (l’ontologie est le discours sur l’Etre), car l’homme comme “ parlêtre ” (être qui parle, Lacan), s’y révèle, malgré ou à cause de son inconscient, un “ pensêtre ” (être qui pense, ”Tozzi ”).

 

L’ENTENDRE ETHIQUEMENT

On peut aussi entendre éthiquement (moralement), et pas seulement psychologiquement, la question du pourquoi (philosopher). Non plus le pourquoi des mobiles qui poussent et des causes qui expliquent des faits ; mais celui des finalités qui fondent en droit au nom de principes. (Saisissez bien dans la troisième partie qui commence le changement de registre !).
Philosopher serait moins (ou aussi ?) un besoin psychique qu’une obligation éthique, une motivation qu’un devoir (“ C’est proprement vivre les yeux fermés que de vivre sans philosopher ” Descartes). C’est la démarche qui élèverait, par la réflexivité, l’homme comme espèce animale à la dignité de personne. Ce qui garantirait, parce que l’homme ne peut pas ne pas être éduqué faute d’être moins qu’une bête, un processus d’humanisation, d’hominisation, d’humanitude (Jaccard), d’entrée dans la culture (“ acculturation ”) et la civilisation.
Ce serait développer l’intelligence potentielle d’un sujet réflexif, philosophiquement éducable (cf. le “ postulat d’éducabilité philosophique ”), apprenant à exercer l’autonomie d’une pensée, l’exercice de sa raison, sa faculté de juger, son esprit critique. Au fond, pour devenir pleinement homme, nous aurions le devoir, parce que nous en avons le pouvoir, de philosopher (“ Tu peux, donc tu dois ” Kant).
Mais encore faut-il que nous soit donnée cette opportunité d’être philosophiquement éduqué, de faire cet apprentissage du philosopher qui nous conduira à “ penser par nous-même ”. (Remarquez ici le glissement de l’éthique à la politique). D’où l’exigence d’un “ droit de philosopher ” (philosopher parce que c’est un droit) à revendiquer auprès des institutions, l’école en premier lieu, et au plus tôt , dès l’école primaire, comme lieu de cet apprentissage.
Moyennant quoi cet apprentissage du philosopher, surtout par la discussion, pourra en retour garantir la qualité du débat démocratique, comme garde-fou de ses deux dérives : sophistique (chercher à (con-)vaincre l’autre au lieu de chercher avec lui) ; et doxologique (s’en tenir à l’opinion du plus grand nombre au lieu d’être exigeant sur la rationalité de l’argumentation).


En conclusion (car il y en aura une), pourquoi philosopher ? Pour faire pièce au désir du manque, à la finitude de l’ignorance, de l’impuissance et de la mort. Pour affirmer la puissance et la modestie de la pensée (comme forme supérieure de la vie ? Nietschze. Comme libre activité de l’esprit ? Platon - Hegel). Pour répondre à l’expérience éthique de devenir pleinement homme. Pour revendiquer politiquement et exercer un droit d’éducabilité et d’expression philosophiques. Pour garantir la qualité du débat démocratique et l’intelligence citoyenne.
Ces mobiles et motifs orienteraient-ils -explicitement ou implicitement- le fonctionnement de nos cafés-philo, dans la mutualisation de nos questions vives et la construction collective d’une communauté de recherche ? Dans une telle perspective, le café-philo aurait l’histoire d’un avenir …

Michel Tozzi, professeur des universités, Montpellier 3

 

 

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